| Extraits de la préface du Dictionnaire suisse romand |
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Le Dictionnaire suisse romand (...) est, pour la Suisse, le premier résultat concret d'un important projet de coopération internationale entre pays francophones. Lancée par Bernard Quemada à la fin des années quatre-vingt, l'idée de s'attaquer à la description de la totalité des usages du français en France et hors de France sous forme d'un Trésor des Vocabulaires Francophones a réussi à mobiliser des partenaires dans toute la francophonie. Grâce au soutien de la Confédération, le partenariat suisse a pu être mis en place au Centre de dialectologie et d'étude du français régional de l'Université de Neuchâtel, avec mandat d'observer et de décrire les usages lexicaux des Suisses romands en cette fin du XXe siècle. Fautes de français ou particularités régionales? (...) Les particularités lexicales du français contemporain en Suisse romande (représentent) un ensemble hétérogène de mots et d'expressions considérés pendant longtemps comme "fautes de français". Des fautes dues pour la plupart, croit-on volontiers, à l'influence du langage de nos voisins alémaniques. En tous cas des éléments laissés pour compte dans les dictionnaires français, et cela jusqu'à une date très récente. (...) (...) Sur le terrain, (...) des stratégies complexes ont dû être imaginées pour capter un vocabulaire non légitimé par la norme, dont l'accès est souvent verrouillé par l'autocensure. (...) Soit on parcourt entièrement des corpus (...) susceptibles de contenir des régionalismes, soit on enquête auprès de particuliers à partir d'une liste déjà constituée de régionalismes. (...) C'est donc un langage qu'il faut littéralement "débusquer" (G. Redard) dans une population en partie soucieuse de ne pas se singulariser linguistiquement par rapport aux Français. (...) (...) Une variété (de français) issue du domaine d'oïl (...) s'est implantée (...) plus tôt que dans le Midi de la France: dès le XIIIe siècle elle s'est substituée progressivement au latin comme langue écrite, et à partir du XVIIe siècle au plus tard, aux dialectes parlés, francoprovençaux pour la plupart. A aucun moment de l'histoire, ceux-ci n'ont fait l'objet de tentatives d'officialisation écrite. Le contraire eût été surprenent: la Suisse romande se perçoit comme entité culturelle depuis moins de deux siècles. Auparavant tout était affaire de communautés locales ou régionales. C'est dire que l'intégration de la Suisse romande au domaine de la norme du français s'est faite spontanément, avec moins de contraintes que dans certaines provinces de France. (...) Comme en Belgique, au Canada et dans les provinces de France, il n'y a que des particularités, soit de prononciation, soit de construction, mais surtout de lexique et de phraséologie. Ces écarts se répartissent traditionnellement en quatre catégories: archaïsmes, innovations, emprunts aux patois et emprunts aux langues voisines. (...) Dans chacune des ces catégories, on trouves deux types de particularités: celles dont l'emploi est contraignant, soit parce qu'elles désignent une réalité inexistante en France comme les bisses en Valais, soit parce qu'elles font partie d'une terminologie officielle comme le syndic, et celles qui peuvent, à certains niveaux de langue, être employées à la place d'expressions équivalentes du français standard, mais sans que cela soit obligatoire (s'encoubler pour trébucher). De la pédagogie à l'approche descriptive et au dictionnaire différentiel Historiquement, la première approche fut celle de la pédagogie: enseigner le bon français aux Romands, en leur signalant les écarts à éviter. Elle s'exprime à travers une série de dictionnaires correctifs qui domine (...) tout le XIXe siècle. Ces publications (...) attestent l'empressement des Romands à maîtriser le bon français, dans un souci permanent d'être reconnus comme membres à part entière de la communauté de langue française. (...) Dans la même catégorie normative, il convient de ranger également presque tous les chroniqueurs de langue du XXe siècle. C'est par l'approche descriptive que commence la phase scientifique de l'étude du français régional, avec la publication, dans le Supplément au Dictionnaire de la langue française de Littré en 1877, d'une série d'helvétismes qui lui ont été signalés par des correspondants en Suisse romande. Mais - est-ce une surprise? - l'exemple est resté sans suite pendant un siècle. (...) La forme habituelle du traitement des particularités est ce qu'on appelle la lexicographie différentielle. Elle ne tient compte que des divergences d'avec un corpus de référence (aussi appelé "corpus d'exclusion"), constitué généralement par un ou plusieurs dictionnaires de la langue standard. On peut situer vers 1900 le début de la recherche lexicographique différentielle sur le français parlé et écrit en Suisse romande. C'est à cette époque que l'instituteur William Pierrehumbert (1882-1940) commence une récolte systématique de données sur le langage de son pays, le canton de Neuchâtel, complétée par l'exploitation des sources imprimées sur le vocabulaire du reste de la Suisse romande (...). Le projet (...) sera brillamment mené à terme par la publication, entre 1921 et 1926, de son Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse romand. [Plus près de nous], il faut ensuite rappeler la constitution, à partir de 1973, du fichier de français régional du Centre de dialectologie de l'Université de Neuchâtel (...). C'est grâce à cette base que le Centre a pu fonctionner comme correspondant romand de divers dictionnaires français qui ont décidé d'inclure des helvétismes (Trésor de la langue française, Larousse, Robert, Hachette). Le Dictionnaire suisse romand A Neuchâtel, les travaux dans le cadre du projet du Trésor des Vocabulaires Francophones ont pu commencer au début de l'année 1992. (...) La justification d'un tel ouvrage ne va peut-être pas de soi (...) [et] un tel recensement recèle même des dangers: que cet usage non codifé par la norme du français soit interprété à son tour comme une norme contraignante. C'est le péril qui menace tout discours lexicographique. (...) Mais contrairement aux dictionnaires de langue générale, il ajoute beaucoup d'autres informations: pour autant que la documentation le permet, il situe chacun des emplois cités sur l'axe chronologique et prend comme cadre de référence de l'usage romand non seulement la France voisine, mais la totalité de l'espace francophone. (...) Il va sans dire que nous ne pouvons prétendre à l'exhaustivité. Mais que les lecteurs déçus de ne pas trouver certains mots qu'il connaissent bien soient rassurés. Nous espérons pouvoir disposer des moyens nécessaires pour ne pas en rester là et enrichir, dans les années à venir, cette première moisson. André Thibault, Pierre Knecht, 1997. © Editions Zoé, 1997. Les sous-titres de ces extraits ont été modifiés par Lexicon Planet. |
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